Au cours de l'après-midi, je me suis rendue avec Geoffroy à l'endroit où se situent les tombes piétinées. L'une est visible à la croix en bois qui la rehausse. Sur le lit en terre gisait une jarre cassée. On voyait des lambeaux de tissus, une gourde, quelques amphores brisées dispersés autour du caveau. Cet apparat d'aspect ancien contrastait avec les emballages de boisson et quelques cigarettes offertes dans la matinée au défunt, et les bougies et l'encens allumés pour la cérémonie.
Face à la destruction partielle de la forêt sacrée et à la dégradation des tombeaux, les Phnongs et la famille concernée ont demandé de protéger les lieux sacrés afin de continuer à en jouir et de pouvoir s'y recueillir. Sans prétendre à un éclairage des faits, il convient de jeter la lumière sur l'état des lieux : l'arrivée de ce qu'on appelle « développement », le progrès, aux portes de la « jungle » (ou de la forêt), sur des terres détenues depuis des millénaires par les peuples indigènes du Cambodge, peuples premiers, synonyme souvent de natifs, voire sauvages. Nous sommes en train de vivre ce qui s'est produit par le passé ; l'histoire se répète, d'une façon certes plus pacifiste : la victoire des conquistadors sur les Incas, Mayas et Aztèques, la conquête de l'Ouest par les pionniers contre les Amérindiens. Il faut nuancer la métaphore - terme moins approprié qu'hyperbole visant à exagérer. Il ne s'agit pas en l'occurrence d'extermination au sens propre. Plutôt faut-il parler, à l'heure de la mondialisation, de bouleversement culturel, pouvant résulter soit en acculturation soit en assimilation. En tout cas, la question des Phnongs représente le cheval de bataille de la compagnie, des ONG et des autorités. La compagnie s'attèle à employer les services d'experts en la matière, tel que le linguiste, défenseur des Phnongs.
Bien sûr, il faut distinguer entre les membres d'un groupe a priori homogène. Certains pourront être absorbés par le changement, de manière quasi volontaire. D'autres combattront peut-être les incursions ou subiront les perturbations, comme on peut le supposer pour les personnes âgées. Déjà, leur environnement naturel a été bouleversé par la métamorphose d'une proportion de forêt en vaste plaine. On peut se demander ce qu'ils deviendront dans l'avenir à plus large échelle si l'on n'y prend pas garde. Il est possible qu'ils soient repoussés, plus ou moins expulsés, des deux côtés de la frontière cambodgienne-vietnamienne. N'ayant pas les moyens de lutter contre ce phénomène en s'organisant, il est raisonnable que la compagnie soutienne ces personnes, au-delà du rachat de leurs terres (ce qu'elle a déjà commencé), en leur offrant du travail rémunéré, soit en les employant (actuellement, un tiers des employés SOCFIN est phnong) soit en les aidant à développer des plantations d'hévéa familiales dont les Phnongs seraient les propriétaires (ce qui est en cours).
Si la terre est appropriable, le ciel reste un bien auquel personne ne peut (encore) prétendre. Nous sommes tous égaux devant l'infini et la transcendance spatiale. Pour clore en douceur, je joins une image de la lune flottant au-dessus de l'horizon.

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